29

La station All-American Best Price de Tarzana ne payait pas de mine. Six pompes, pas d’atelier mécanique, juste une miniboutique tenue par une Latino d’âge moyen barricadée derrière sa vitre pare-balles.

Cole et Stone y arrivèrent en avant-garde, Cole se chargeant de surveiller les abords pendant que Stone faisait semblant de gonfler ses pneus tout en regardant s’il y avait du monde à l’intérieur ou autour de la station. Pike attendait leur feu vert à deux blocs de là, équipé d’une oreillette Bluetooth qu’il continuerait de porter jusqu’à ce qu’il ait terminé ce qu’il avait à faire ; Cole et Stone étaient là en couverture.

Cole l’appela pour lui parler de la caissière.

— Elle est seule. Elle ne bougera pas de derrière sa caisse.

L’idée d’épouvanter une innocente ne plaisait pas à Pike.

— Il n’y a pas de risque qu’elle appelle la police ?

— Rina dit que non. Ces stations sont comme toutes les autres, les employés ont pour consignes d’avertir le gérant en cas de pépin, pas les flics. En l’occurrence, il s’agit d’un homme de paille de Darko.

— C’est bien beau, intervint Stone, lui aussi au téléphone, mais imaginez qu’elle ait un fusil à pompe planqué sous son comptoir ?

— Rina dit que non. Ils vendent de l’essence frelatée et ils ont mis des mouchards sur toutes les pompes. Ils ne tiennent certainement pas à voir rappliquer la police.

— Rina ferait peut-être bien de venir braquer cette station elle-même, marmonna Stone.

— J’arrive, dit Pike.

Il s’arrêta entre les îlots de pompes, face à la miniboutique, pour que la caissière voie bien sa Jeep. Il tenait à ce qu’elle soit capable de la décrire sans se tromper.

À peine eut-il franchi le seuil qu’il aperçut la caméra de surveillance fixée sous le plafond derrière la vitre. Il se demanda si elle tournait, estima que cela n’avait pas d’importance. Il se présenta à la femme et lui annonça qu’il était là pour laisser un message à M. Darko.

— M. Darko ? fit-elle, apparemment déconcertée. Qui est-ce ?

— Peu importe. Mon message lui parviendra de toute façon.

— Vous ne prenez pas de carburant ?

— Non. Je viens régler les pompes.

— On ne m’a rien dit là-dessus.

— M. Darko vous expliquera.

La tableau de commande d’urgence des pompes était placé sur le mur extérieur, à côté de la porte. Après avoir coupé le courant, Pike força au pied-de-biche le clapet de protection de chaque compteur. La femme assise derrière le comptoir ne manifesta aucune surprise. Elle se contenta de décrocher son téléphone comme si ce genre de chose lui arrivait trois ou quatre fois par jour et passa un coup de fil sans perdre son calme.

Six pompes, deux distributeurs par pompe, douze lecteurs de cartes.

Les fausses façades se repéraient facilement à la bande d’adhésif qui entourait les lecteurs. Chaque fois qu’un client insérait une carte bancaire dans le lecteur, toutes les informations qu’elle contenait étaient enregistrées par le mouchard de la fausse façade, qui les stockait dans un circuit imprimé de couleur verte. Pike se mit en devoir d’arracher les fausses façades et les circuits, en les jetant au fur et à mesure dans un sac en plastique. Les compteurs de pompe étaient désormais hors d’usage ; il ne se donna pas la peine de les refermer.

Un 4  x 4 Lexus conduit par une femme s’immobilisa devant une pompe pendant que Pike s’affairait.

— On est en maintenance, dit-il.

Elle repartit.

Huit minutes plus tard, il n’y avait plus un seul mouchard en place.

Ils auraient pu se poster quelque part dans les parages pour attendre de voir ce qui allait se passer, mais Pike voulait maintenir la pression. Il voulait que ça se bouscule dans sa ligne de mire.

Ils s’offrirent une longue pause petit déjeuner et attaquèrent leur cible suivante trois heures plus tard. La Down Home Petroleum (indépendante et fière de l’être !) était une vilaine petite station de North Hollywood, encore plus vétuste et exiguë que l’All-American Best Price, tellement crasseuse qu’elle faisait tache dans le paysage.

Cole et Stone arrivèrent les premiers, exactement comme tout à l’heure, sauf que ce fut cette fois la voix de Stone que Pike entendit dans son oreillette :

— Deux mecs à l’intérieur.

— Ennemis ou civils ?

— Chais pas. Jeunes, blancs et maigres, mais ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas armés.

— Rien à signaler dans les rues voisines, intervint Cole, qui écoutait la conversation.

— J’y vais.

Pike rejoignit la station et s’arrêta devant les pompes.

La Down Home était trop miteuse pour disposer d’une vitre blindée. Un grand ado de type européen était assis derrière le comptoir, pas rasé, hirsute, maladif. Un copain lui tenait compagnie. Plus petit, plus trapu, à peu près du même âge que le caissier, il se la coulait douce sur une chaise calée contre le mur. Pike les entendit parler en entrant et crut reconnaître un accent semblable à celui de Rina, quoique moins prononcé. Une étincelle pétilla dans leurs yeux lorsqu’il cita Darko, et le gamin du comptoir leva les paumes.

— Hé, mec, je travaille juste ici, moi.

Son ami sourit stupidement, incrédule.

— Sans déconner. Vous voulez nous braquer ?

Le caissier le fusilla du regard.

— Boucle-la avant qu’on se fasse buter.

Des civils, songea Pike. Ou des ennemis tellement à côté de la plaque que cela revenait au même.

Six pompes, douze fausses façades, huit faux claviers pour pirater les codes secrets. Ils devaient savoir que les pompes étaient piégées – ou au moins s’en douter – mais ni l’un ni l’autre ne tenta de s’interposer. Pike repartit sept minutes plus tard et retrouva Cole et Stone dans le parc de Studio City.

En voyant le nombre de mouchards qu’il avait récoltés, Stone siffla.

— La vache, on devrait envoyer la facture au LAPD.

Après avoir tué les deux heures suivantes chez Cole, ils redescendirent jusqu’à Hollywood. La station Super Star Service était installée dans la partie la plus laide de Western Avenue, un peu au nord de Sunset. Encore moins grande que celle de Tarzana, elle ne disposait que de quatre pompes réparties sur deux îlots et partageait son terrain avec un stand de tacos où l’activité battait son plein.

En attendant que Cole et Stone aient effectué leur reconnaissance, Pike se souvint qu’il s’agissait de leur dernière cible. Si le service d’ordre de Darko ne réagissait pas, ils allaient devoir imaginer une autre approche. Ce fut alors que Cole parla dans son oreillette :

— Mon cher Joseph, je crois que nous avons de la compagnie.

— Tu vois quoi ?

— Un Lincoln Navigator bleu nuit le long du trottoir d’en face, et une BMW gris métallisé près du petit stand de tacos.

— Je dirais qu’il y a deux hommes dans la BM, intervint Stone, et au minimum deux autres dans le Navigator.

— Et dans la station ?

— Un homme à la caisse, répondit Cole, mais rien à voir avec les gamins de tout à l’heure. Celui-là est tout en angles. Je ne pense pas que tu aies intérêt à descendre de bagnole ce coup-ci.

— Non ?

— Ces gars sont prêts. Je ne sais pas s’ils vont essayer de te tomber dessus ici ou de te prendre en filature, mais à mon avis, il ne faut pas leur laisser la main. Entre dans la station. Montre-toi. Et va-t’en. Oblige-les à te suivre. Ne leur donne pas le choix.

— Reçu. J’arrive.

Pike sortit le 357 de son holster et le cala entre ses jambes.

Il approcha de la station au ralenti, détecta la présence du Navigator et de la BMW à la périphérie de son champ visuel mais ne tourna pas la tête vers eux. Il fallait leur laisser croire qu’il ne se doutait pas de leur présence.

— Tout va bien, dit Elvis.

— Nickel, reprit Stone en écho.

Pike pénétra dans la station mais immobilisa sa Jeep avant les pompes. Il compta jusqu’à dix puis fit lentement demi-tour et regagna le flot de la circulation. Sans coup de volant ni d’accélérateur intempestif, sans un regard vers son rétro.

— C’est parti, dit Cole. Le Nav démarre.

Pike décocha un regard oblique à son rétroviseur et vit le Navigator bleu nuit faire demi-tour : il s’engouffra dans la station-service, en ressortit en trombe et se mit à le suivre à quatre ou cinq voitures de distance. La BMW s’élança à son tour dans le sillage du Navigator après avoir coupé la route aux véhicules qui venaient en sens inverse et déclenché un concert de crissements de pneus et de coups de klaxon.

— Le pied, dit Stone. Ça va être aussi facile que de descendre des éléphants dans un couloir, vieux frère.

Le coin des lèvres de Pike frémit.

— On verra ça plus tard. Pour le moment, tenez-les à l’œil.

Règle N°1
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